Ce midi je rentre de mon stage. Une odeur bizarre de cuisson cullinaire envahit l'escalier et elle devient encore plus forte lorsque je me rapproche de l'étage : pas de doute c'est de chez nous que provient ce fumet !
J'ouvre la porte et je tombe nez à nez sur la vieille qui déboule de la cuisine avec l'air fausement innocent de celle qui sait qu'elle est aussi nocive qu'une usine chimiotoxique de sibérie orientale !
"Bonjour monsieur N. vous avez bien travaillé ce matin?". Même en lâchant une phrase aussi anodine elle me donne l'impression d'un personnage de théâtre. Le ton est très convenu, il est celui d'une petite bourgeoisie parisienne orpheline de la première moitié du vingtième siècle. Il y a en même temps quelquechose de faux et d'hypocrite, un vernis qui masque les petits vices salaces des vieilles gens, un regard de petite fille qui appris la fausseté de ses parents.
Ma chambre empeste ! j'ouvre les fenêtres et je ferme la porte en allant dans la chambre de F. Il est étendu sur son lit, fenêtres grandes ouvertes. "Fermes la porte ! fermes la porte !!!!!!".
Le malheureux supportait depuis presque une heure cette pollution! et essayait en vain de se concentrer sur son travail et ses livres... "Elle fait cuire du Chou rouge c'est infect je suis sûr en plus qu'elle l'a trouvé au marché dans les détritus". Sur ce genre d'hypothèse je ne n'ai que peu de doutes après mes découvertes malheureuses!
On l'entend s'enfermer dans sa chambre - qui en face de celle de F. - et allumer sa télé. On se regarde ... "il est midi vingt elle est scotchée sur son programme de tv .... si on allait voir ce qu'ele prépare ?" et nous voilà partis en expédition dangereuse, pleins d'idées rusées, perverses et méchantes ....
Se rapprocher de la cuisine produit un effet massif sur nos nartines comme si un compteur Geiger de radioactivité se mettait à crépiter follement. Arrivés dans la cuisine on voit la chose infâme, la grosse casserole bouillonante dans laquelle l'inattaquable chou rouge se défend à coups d'odeurs polluantes et barbares.
C'en est trop.
On craque.
Sans doute l'effet toxique qui a agit sur nos cerveaux.
Nous nous sommes mis à "cuisiner" sa soupe. Quelques crachats en se râclant bien la gorge. Un peu de jus d'éponge d'évier. Des miettes qui traînaient dans le garde manger.
Ensuite on se dit que ca ne ferait pas grand chose, qu'elle mangerait le chou et jetterait probablement le jus et que c'était bien dommage, et qu'il fallait lui faire boire ce jus d'une façon ou d'une autre. Alors nous prélevons un peu du jus en remplissant une petite bouteille. Ensuite en grands cuisiniers créatifs, nous affinons ce bon jus en y ajoutant : des résidus provenant du fond de ses flacons cosmétiques (du 10 ans d'âge!), du sel, du sucre, du poivre, du vinaigre, du lait tourné, un peu de moutarde moisie prélevée d'un pot qu'elle conserve précieusement car on ne jette pas la nourriture.
Il faut laisser mariner 24 heures, ensuite bien filtrer le jus et enfin l'administrer au sujet.
Nous cachons la bouteille et revenons vers sa chambre. Là je toque à sa porte.
"Qu'est ce que c'est?
- Mademoiselle G. c'est N. !
- Oui que voulez vous monsieur N.?
- Mes parents viennent de m'informer qu'ils m'ont envoyé par la poste des jus de fruits traditionnels que l'on fabrique dans une ferme à côté! Ils en ont envoyé aussi une pour vous !
- Ah c'est bien aimable! vous les remercierez!"
Et voilà l'travail!
Demain elle en boira.
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